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Mère Afrique en Europe:
Mme Diop de Présence Africaine

- par Thomas L. Blair


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Mme Diop Il n'est que peu connu que les Noirs en Europe sont les héritiers d'une longue tradition d'action intellectuelle et militante pour la défense de la liberté et de la dignité. La tâche solennelle de Mme Yandé Christiane Diop, directrice des Editions Présence Africaine, librairie et maison d'édition parisiennes, est de continuer le projet des réalisations et du développement intellectuels des Noirs, datant de la période de l'après-guerre.

Quand vous la rencontrez, comme je l'ai fait récemment, vous remarquez tout d'abord la chaleur de son regard et ensuite ce nez et ces lèvres impressionnants, qui lui donnent un air décidé et sérieux. Alors que la plupart à son âge sont à la retraite depuis des années, Mme Diop passe presque tous les jours pour superviser cet héritage qui fut un tournant dans l'histoire culturelle de l'Afrique et du monde noir, et dont son mari Alioune Diop fut un des piliers fondateurs.

Les Sources Idéologiques Fondamentales
Un coup d'oeil sur les étagères encombrées révèle les sources idéologiques fondamentales. Les titres abondent sur l'opposition panafricaine, l'esclavage et le colonialisme, ainsi que sur l'aspiration de plus en plus forte à la liberté des Noirs d'Afrique et de la diaspora. Un hommage est rendu W.E.B. DuBois, chercheur en sciences sociales et Noir Américain, qui à la fin du 19ème siècle théorisa le concept de "civilisation africaine"et défendit les valeurs d'auto-détermination, de respect de soi et d'autonomie africains. C'étaient aussi les principes fondateurs du Universal Negro Improvement Association et du mouvement "Back to Africa" du Jamaïquain Marcus Garvey. Plusieurs générations d'intellectuels et de figures politiques d'Amérique, d'Europe et des colonies se sont rassemblées pour les Congrès panafricains, les manifestations et les expositions organisés dans les villes européennes entre 1900 et 1945.

Les auteurs noirs, qui faisaient leur entrée sur la scène littéraire au début du 20ème siècle, constituaient une autre source d'influence. En 1920, René Maran reçut le Prix Goncourt pour son roman Batouala. Claude McKay fut couronné pour son oeuvre classique Banjo. Léon Damas publia Pigments en 1937. Toutes ces oeuvres étaient toujours d'actualité dans les années 1950 quand Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire connut un large succès, et que Native Son and Black Boy de Richard Wright attira l'attention du monde sur les souffrances des Noirs dans une Amérique blanche.

Ces tendances de pensée et d'action se voient clairement dans les titres de pamphlets et de divers journaux lancés par des jeunes personnes, devenus connues depuis, dans une défense passionnée de la "cause nègre". Celles-ci, alliées ouvertement aux écrivains et artistes de la Renaissance de Harlem, aspiraient à donner la parole aux Noirs eux-même. Il y eut la Revue du Monde Noir en 1931, créée dans les salons des soeurs Nardal, Paulette et Jane, et les défis radicaux lancés dans Légitime Défense en 1932 et dans L'Étudiant Noir en 1934, ainsi que dans Tropiques édité par Aimé Césaire entre 1941 et 1945.

Puis, comme le rappelle Mme Diop, Présence Africaine vit le jour sous la direction d'Alioune Diop, tandis qu'un nouveau monde d'après-guerre émergeait du fascisme et du nazisme. Diop, lui-même né au Sénégal et brillant professeur de philosophie, ouvrit un débat au coeur même du psychisme français. Pour lui, la libération de l'Europe et le rétablissement des valeurs républicaines françaises de liberté, d'égalité et de justice devaient coincider avec une restauration de la souveraineté des peuples et des cultures africains. Ses contemporains des années 1950, comme Cheikh Anta Diop dans Nations nègres et culture et Aimé Césaire dans Discours sur le colonialisme, faisaient écho à ces mêmes sentiments. Des collègues français, des intellectuels et des anthropologistes, comme Jean-Paul Sartre, Georges Balandier, Théodore Monod, Michel Leiris, André Gide et Jacques Howlett, exprimèrent aussi leur soutien.

Niam n'goura
Sous la direction de Diop, la Revue Présence Africaine concentrait toute l'énergie et le talent des jeunes intellectuels, étudiants et immigrés africains de Paris. Le premier volume avait comme objectif de "dire et durer" ou "niam n'goura", selon un proverbe toucouleur. Une collaboration était cherchée avec "tous les hommes de bonne volonté - blancs, jaunes ou noirs - susceptibles de nous aider à définir l'originalité africaine et de hâter son insertion dans le monde moderne ".

Les vieux objectifs du panafricanisme revirent jour avec la création en 1956 de la Société Africaine de Culture (SAC), qui reçut le soutien de l'UNESCO. Alioune Diop, avec ses collègues Aimé Césaire, Jean Price-Mars, Recteur de l'Université de Haïti, et Eric Williams, Premier ministre de Trinité et Tobago, avaient comme objectif d' "unir par des liens de solidarité et d'amitié tous les hommes du monde noir". Ces mêmes thèmes furent repris durant le premier Congrès des Ecrivains et des Artistes Noirs organisé par la SAC à Paris en 1956. Diop et ses collègues noirs venus d'Europe, d'Afrique et des Etats Unis se rassemblèrent dans l'Amphithéâtre Descartes, "temple de la sagesse blanche", à la Sorbonne, pour marquer ce qu'ils appellèrent "l'aube des intellectuels du monde noir".

En accord avec les nouvelles formes de pensée littéraires et de philosophie de la libération, Diop et ses amis exigeaient que "la culture noire devienne un instrument de libération et de solidarité, tout comme une expression de notre personnalité". Mme Diop se rappelle que toutes les personnalités de l'époque passèrent par la librairie de la rue des Ecoles : le psychiatre Franz Fanon, le philosophe Cheikh Anta Diop, le poète Mario de Andrade, l'écrivain-cinéaste Sembène Ousmane. Présence Africaine publiait, entre autres, les écrits de Jomo Kenyatta, Haile Selassie, Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah, Sékou Touré et Malcolm X. Les Congrès des Ecrivains et des Artistes Noirs, à Rome en 1959, Dakar en 1966, Alger en 1969 et Lagos en 1977, recevaient le soutien de personnalités afro-américaines telles que Duke Ellington, Langston Hughes, Katherine Dunham et Richard Wright.

De Poétique Et De Politique Noires
De nos jours, Alioune Diop n'est que peu connu. Cependant, le mélange captivant de poétique et de politique noires créé par sa troupe de scientifiques activistes reste convaincant. Il fut lui-même un symbole de ce que W. E. B. DuBois aurait appelé le "talentueux dixième" parmi les Noirs qui, par leur capacités, leurs visions ou leur formation, rassemblaient les qualités de chef. Dans ce rôle d'avant-garde, la connaissance de soi et la maîtrise de données scientifiques et technologiques ont tout autant d'importance que la culture et le sens de la beauté.

"Je dois continuer"
Quand on lui demande ce qu'elle pense du lourd héritage que l'histoire lui a légué, Mme Diop, récemment honorée à Dakar et à New York, est comme toujours très modeste. "Je dois continuer", dit-elle, "Un trop grand sacrifice a été fait par d'autres." Niam n'goura a dû renforcer ses efforts pour organiser la célébration de 50ème anniversaire de Présence Africaine, à Paris en décembre 1997. Visiblement touchée, elle écouta les hommages qui lui furent rendus par Federico Mayor, directeur général de l'UNESCO, Léopold Sédar Senghor, membre de l'Académie Française, et Daniel Maximin du ministère de la Culture de France. Avec les autres participants venus d'Afrique, d'Europe, des Etats Unis et des Caraïbes, elle partagea modestement le toast offert par Wole Soyinka, universitaire militant du Nigeria et Prix Nobel de la littérature.

Aujourd'hui âgée de plus de 70 ans, Mme Diop se rend tous les jours à Présence Africaine, avec ses collègues Lucie, Bintoue et Catherine, pour superviser la librairie et la maison d'édition de la rue des Ecoles, avenue parisien du savoir, entre le Collège de France et l'Université de Jussieu. La revue et la maison d'édition Présence Africaine, son héritage tout comme le nôtre, demeure l'expression la plus ancienne et la plus prestigieuse des universitaires noirs sur le continent européen.

Traduit de l'anglais par: Taina Tervonen


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