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Freetown: ville du Retour, ville nouvelle, ville libre ? By Sylvie Kandé
C'est une rupture épistémologique majeure qui a fait des villes africaines un objet d'investigation historique. Tant que le concept de ville (avec comme modèles originels la Cité des Grecs, l'Urbs des Latins) a été intrinsèquement lié à celui de civilisation, et le concept de civilisation considèrè comme synonyme d'Occident, l'idée de "civilisation africaine" aussi bien que celle de "ville africaine" étaient irrecevables. On se souvient d'ailleurs de l'effet galvanisant qu'eut sur la génération de la Négritude la publication de l'ouvrage de Frobenius intitulé Civilisation Africaine. Ce n'est pas un hasard si l'original chercheur allemand a vu en Ife son Atlantis, la cité mythique disparue, encouragé par sa découverte des bronzes du Bénin, d'une facture, selon lui, classique. Depuis quelques décennies, il est admis qu'il existe une solide tradition urbaine en Afrique: c'est ce que révèle par exemple l'excavation de Kumbi-Saleh, capitale de l'ancien royaume du Ghana (5ème-11ème siècles). On constate, en aval, que cinq des mégapoles contemporaines se situent en Afrique. Une périodisation a m'me été établie qui distingue les villes associées au commerce transsaharien (à partir du 9ème siècle) des villes de la côte de Guinée en rapport avec la traite transatlantique (16ème-19ème siècle); celles-ci des cités-états swahili de la cote est, et toutes les précédentes des villes coloniales modernes fondées au 19ème siècle et marquées vers 1945 par une explosion démographique. Néanmoins, ces catégories rendraient mal compte de Freetown, ville nouvelle au 18ème siècle qui, paradoxalement, n'est pas une création ex nihilo. Capitale de la première colonie au sens moderne du terme en Afrique, municipalité à la fin du 19ème siècle, aujourd'hui "capitale de la douleur", Freetown cristallise dès sa fondation toutes les beautés et contradictions du projet sierra leonais. En 1787, un groupe d'abolitionnistes anglais, dont Granville Sharp, Thomas Clarkson et William Wilberforce, "achètent" sur une péninsule à l'embouchure de la rivière Sierra Leone une terre de refuge destinée à quatre groupes d'ex-esclaves: les "Indigents Noirs" d'Angleterre (Black Poors), les "Loyalistes Noirs" des Etats-Unis (Black Loyalists) et les "Marrons" de Jamaique (Maroons) résidant au Canada, ainsi que les "Libérés" (Liberated) repris aux négriers. (Les 3 premiers groupes sont souvent désignés comme Créoles ou Krio, mais je propose pour tous le terme collectif de Retournés.). Le développement de la Sierra Leone est lié à la reconversion européenne, de la traite esclavagiste qui déplacait les travailleurs africains vers les colonies américaines, à la traite dite "légitime" de marchandises produites dans de nouvelles colonies africaines. Ici, le processus de colonisation est complexifié par l'origine africaine des colons, en quete de terres mais parfois aussi d'une patrie.
C'est en cernant leur rapport à trois socles --terres, villes, maisons-- que j'étudie dans mon ouvrage ( Terres, urbanisme et architecture "créoles" en Sierra Leone. 18ème- 19ème siècles. Paris: L'Harmattan, 1998) le role politique, économique et les positions identitaires de ces colons particuliers. Freetown était-elle une ville coloniale? les villes coloniales sont-elles africaines? les modèles des maisons des Retournés renvoient-ils à l'Afrique de l'origine? à leurs expériences architecturales dans la Diaspora? s'inspirent- elles du modèle vernaculaire régional ? Si l'historiographie a présenté les Retournés, toutes origines confondues, comme une élite anglophile, "indigénophobe" et si prospère qu'on a parlé de Creoledom; si l'école kriocentriste "réafricanise" les Krio tout en les essentialisant, l'urbanisme et l'architecture de Freetown semblent illustrer les modes variés qu'ont les Retournés de batir et d'habiter l'Afrique. Certes la colonie, arrachée aux éléments, aux marchands d'esclaves, parfois aux populations locales, a engendré une ville-bastion. C'est aussi un marché qui modifie le tissu rural environnant et en dépend. Cependant Freetown reflète l'effort multiple dont elle résulte. A celui des Anglais et de leurs auxiliaires créoles se sont ajoutées non seulement les initiatives des autres Retournés qui ont fait bénéficier la ville de leurs précédentes expériences urbaines ainsi que de leurs propres techniques de construction, mais aussi l'apport des populations locales.ruction techniques, but also the contributions of the local population. L'une des spécificités de Freetown consiste en un jeu de création réciproque entre la ville et ses habitants. Ville du Retour et ville coloniale, Freetown fut aussi, et sans incompatibilité, une ville composite, mouvante et autonome. La guerre est en train de fouler aux pieds ce riche passé. (Translated by Christopher Winks) Back to the Archive |